Hocine Necib, ministre des Ressources en eau, au quotidien «Le Chiffre d’Affaires»

«Nous visons la réhabilitation de 2 000 km/an du réseau à l’horizon 2030»

Par:  Abbas Naama

Dans un entretien que Monsieur le ministre des Ressources en eau a bien voulu accorder à notre journal, celui-ci nous a brossé un tableau exhaustif de la situation du secteur qu’il gère, avec un aperçu général de la politique de l’eau de l’Algérie, ses problèmes mais surtout, tous les projets entrepris pour répondre à la demande du citoyen, et ceci, en directe ligne du programme de Son Excellence, le Président de la République, Monsieur Abdelaziz Bouteflika. Tous les thèmes ont été abordés sans aucune concession.

LCA : Nous assistons de plus en plus aux effets dévastateurs des inondations qui affectent aussi bien les wilayas du Nord que celles du Sud du pays. Vous avez pris les choses en main en 2018, en collaboration avec d’autres ministres qui sont concernés par cette problématique, dont celui de l’Intérieur, par l’élaboration et la mise en place d’une stratégie de prévention et de lutte contre les inondations. Pouvez-vous nous en dire plus aujourd’hui ?

Hocine Necib : Les inondations sont un phénomène naturel dont l’ampleur mute sous l’influence du dérèglement climatique. A terme, le changement climatique aura des impacts majeurs sur les écosystèmes, l’agriculture, les ressources en eau du monde entier et sera aussi responsables des tempêtes et des inondations, notamment. La planification ne pourra plus se faire sur la base des seuls anciens schémas. Seules des stratégies efficaces de gestion intégrée des risques peuvent réduire la survenue de catastrophes et atténuer la vulnérabilité.

En effet et jusqu’en 2017, la politique de gestion des risques d’inondation a consisté exclusivement en la mobilisation, depuis l’an 2000 et au titre des programmes de développement successifs, d’importants moyens humains et financiers pour la protection des agglomérations exposées aux risques d’inondations. Cet effort se poursuit à travers près de 200 projets, en cours, et consiste en la réalisation d’aménagements hydrauliques et d’ouvrages de protection sur l’ensemble du territoire national.

Néanmoins, le caractère transversal de la prévention et de la protection contre les inondations ainsi que l’impératif de cohérence et d’efficience de l’action publique dans ce domaine, rendaient nécessaire la formulation d’une stratégie nationale qui assurerait une meilleure préparation et anticipation de ce risque, une gestion rapide et réactive lors de sa survenance et enfin, l’atténuation de ces effets dévastateurs surtout, par la protection maximale des vies humaines.

Le plan national de l'eau, outil planificateur qui définit, sur le long terme, la politique de l'Etat en matière de gestion et de préservation des ressources en eau, a prévu l’élaboration de ladite stratégie, que notre secteur a réalisée dans le cadre d’un programme de coopération avec l’Union européenne.

Cette dernière est axée autour de l’amélioration de la connaissance du risque, de la réduction de la vulnérabilité, de l’adaptation des programmes de développement et de la démarche d’aménagement du territoire à l’aléa inondation et du renforcement de la concertation et de la coordination intersectorielle.

Les objectifs visés par la mise en œuvre de cet instrument de prévention et de préparation consistent en la sécurisation des populations résidant dans les zones à risques, la maîtrise des coûts d’investissement et de maintenance et la réduction des dégâts humains et des délais de retour à la normale.

689 sites à travers le territoire national ont été identifiés comme étant exposés, à des degrés divers au risque d’inondation. La connaissance du degré du risque a été établie à partir des aléas climatologiques et hydrographiques ainsi que des enjeux humains.

Ainsi, développée pour une mise en œuvre sur l’ensemble du territoire national, la stratégie est fondée sur une gestion intégrée du risque des inondations, qui englobe les mesures de prévention, la maîtrise de l’évènement et la phase rétablissement. Elle se décline en un plan intersectoriel visant la réduction des conséquences négatives des inondations sur les populations, l’activité économique, l’environnement et le patrimoine.

Le plan d’action englobe des actions d’intervention dites «structurelles» telles que la réalisation des ouvrages de protection, le développement de l’assainissement pluvial, l’entretien des cours d’eau, la gestion des déchets et les plans de reboisement. Il intègre aussi, un package d’accompagnement de mesures «non structurelles» portant sur les PPRI, les réseaux hydrométrique et pluviométrique, l’Atlas national des risques, les systèmes de prévision et d’alerte des crues, la formation et la sensibilisation.

Comment sensibiliser les citoyens dont l’incivisme est responsable des catastrophes que nous vivons aujourd’hui ? Comment empêcher les citoyens qui construisent leur maison sur les berges des oueds, ou qui arrachent et déracinent des arbres censés retenir les eaux ?

Par la sensibilisation des citoyens pour une meilleure gestion du risque. Il est nécessaire de sensibiliser la population à la notion de risque, à la gestion des déchets, à la protection du bâti, aux conséquences des constructions illicites, aux comportements à tenir en cas de crue,…etc. A ce sujet, des campagnes de sensibilisation sur les risques d’inondation couvrant l’ensemble du territoire sont prévues dans le plan d’action issu de la stratégie de lutte contre les inondations. Il s’agit d’informer les populations qui se trouvent dans une zone inondable, d’organiser des journées nationales de sensibilisation à la gestion des risques d’inondation, de mener des campagnes dans tous les media, les villages, les écoles, et cela, au début de chaque saison des crues.

Par la mise en place des plans de prévention contre le risque inondation (PPRI), intégrés au PDAU (Plan d’aménagement et de l’urbanisme) et opposables aux tiers. Les 689 sites identifiés comme étant exposés au risque d’inondation nécessitent, pour chacun d’entre eux, l’élaboration d’un plan de prévention contre le risque inondation, qui classe chaque site en fonction de son niveau de vulnérabilité, cartographie avec précision des zones inondables, localise l’implantation des systèmes d’alerte précoce, liste les ouvrages de protection à réaliser et détaille le dispositif d’intervention et de gestion de crise en cas de survenance de l’aléa.

On recense près de 700 sites à risque à travers tout le territoire national, certains experts préconisent la mise en place d’un système d’alerte ou cible tel El-Harrach ?

Le développement de systèmes de prévision et d’alerte occupe une position centrale dans notre dispositif de lutte contre les inondations. Ces systèmes permettent en effet, dans les zones à risque, de prévenir les populations, les intervenants ainsi que les acteurs de la gestion de crise et de leur permettre à l’avance de s’éloigner, se protéger, se mobiliser contre les crues et leurs effets dévastateurs.

L’alerte émise sous diverses formes (alarmes sonores, communiqués radiophoniques, annonces phoniques de véhicules circulant et autres) est donnée en temps réel aux populations et aux acteurs identifiés dans les plans Orsec.

L’eau est essentielle à la vie, pourtant on assiste régulièrement à des éclatements de canalisations, laissant l’eau se perdre dans la nature.

Le réseau d’alimentation en eau potable des populations s’étend sur 130 000 km, composé de matériaux hétéroclites. Ce réseau est naturellement sujet aux apparitions de fuites pour les raisons diverses à savoir : la vétusté avancée, les sollicitations accrues, les phénomènes hydrauliques (surpression, dépression), les ruptures accidentelles par les tiers et les actes malveillants. Il faut savoir que l’ADE et les SPA (Seaal, Seor, Seaco) réparent annuellement environ 350 000 fuites.

Suite à ce constat, le secteur a lancé un vaste programme au niveau national pour la réalisation des études de réhabilitation des réseaux d’AEP des villes et l’exécution des travaux de réhabilitation des réseaux. L’objectif attendu des travaux consiste en la réhabilitation de 2 000 km/an et de réduire le taux des pertes actuellement estimé à 30% pour atteindre à l’horizon 2030 un taux de 18%, taux jugé acceptable pour un pays comme l’Algérie, vu que dans les pays développés, le taux des pertes est de l’ordre de 15%.

En attendant l’achèvement de ce programme, l’objectif des entreprises, qui ont la charge d’exploitation des systèmes, est de réduire le temps d’intervention pour la réparation des fuites par la multiplication des équipes, la sécurité dans le stock de pièces spéciales de réseaux ainsi que le renforcement en moyens d’intervention.

Nous avons un certain nombre de stations de dessalement d’eau de mer, comptez-vous en construire d’autres ?

Pour le dessalement d’eau de mer, il est à préciser que deux types de programmes ont été mis en œuvre :

Un programme structurant : comprenant 11 grandes stations sur 13 prévues, d’une capacité totale de 2,1 millions m3/j, avec leurs aménagements en aval et ce, pour le renforcement et la sécurisation de l’AEP des wilayas côtières et notamment des grandes agglomérations d’Alger, de l’Oranie et de Skikda.

Un programme d’urgence comprenant 21 stations monobloc réalisées depuis 2003, d’une capacité totale de production d’eau potable de 57 500 m3/j (soit : 20,9 millions m3/an) pour desservir plus de 329.649 habitants.

Ces stations ont été réalisées pour atténuer la situation de crise vécue au début des années 2000 notamment à Alger et Skikda, ainsi qu’en 2004 à l’ouest du pays avec la délocalisation de 10 stations sur de nouveaux sites.

S’agissant du nouveau programme de réalisation de grandes stations de dessalement d’eau de mer, une opération de réalisation de quatre stations de dessalement d’eau de mer (Alger-Ouest, El-Tarf, Béjaïa et Skikda) a été lancée. Il s’agit de :

  1. SDEM d’El-Tarf d’une capacité de production journalière de 300 000 m3/j, à l’effet d’assurer et de sécuriser l’AEP des agglomérations des quatre wilayas, à savoir : El- Tarf, Annaba, Guelma, et Skikda.
  2. SDEM d’Alger-Ouest pour une capacité de production journalière de 300 000 m3/j, dont l’objectif est de sécuriser et d’assurer l’AEP en H24 de la partie Ouest d’Alger et du couloir Centre et Est de la wilaya de Blida. En outre, cette station permettra de réaffecter la totalité de la production de 120 000 m3/j de la SDEM de Fouka pour la wilaya de Tipasa, ainsi que l’excédent d’eau brute des barrages (Bouroumi à Aïn Defla et Boukerdane à Tipasa) pour l’irrigation des terres agricoles de la région.
  3. SDEM de Béjaïa pour une capacité de production journalière de 50 000 m3/j (extensible à 100 000 m3/j), afin de, sécuriser et d’assurer l’alimentation en eau potable en H24 de la partie Nord-Ouest de Bejaïa.
  4. SDEM de Skikda pour une capacité de 70 000 m3/j et sera dédiée, en partie, au futur complexe de Hadjar Essoud, dans le cadre du projet d’investissement dit «Phosphate intégré» initié par le ministère de l’Industrie et des Mines.

Où en est le grand projet de l’eau d’In Salah, Tamanrasset ? Certaines villes du Sud, à l’exemple de In Salah ne sont toujours pas connectées, ce qui rend leur vécu très dur surtout durant l’été où les puits s’assèchent en raison des fortes chaleurs.

Ce complexe hydraulique compte parmi les trois plus grands transferts au monde. Il faut dire que 533 employés, dont 117 cadres à haut niveau de technicité, sont à pied d’œuvre pour assurer le bon fonctionnement de ces installations.

Aussi, et dans les prochains jours, la sous-station électrique 2x10 MVA devant alimenter le premier champ captant en électricité sera raccordée au réseau électrique 220 000 V de

Sonelgaz. Ceci permettra de sécuriser davantage et définitivement le fonctionnement des forages.

Il faut noter que les besoins actuels en eau potable de la ville d’In Salah et de Tamanrasset sont satisfaits, et la production de 35 000 m3/j est adaptée en fonction des besoins. La fréquence de distribution d’eau pour la ville d’In Salah est en H24. Celle de la ville de Tamanrasset est au quotidien de 18H/jour, et ce, dans l’attente de la mise en service des trois réservoirs en cours de réalisation à Tamanrasset.

Plusieurs localités et centres de vie en création ont été raccordés et sont actuellement alimentés à partir de ce transfert, c’est notamment le cas du chef-lieu de la commune d’In Salah, de la localité de Moulay l’Ahcen, y compris son champ de détente, du village d’Outoul ainsi que des stations-service et des infrastructures et casernes militaires.

Le raccordement d’autres localités est proposé à l’étude par la direction des ressources en eau de Tamanrasset. On peut citer notamment Tagrambait, Outoul-Ihalfen et Amsel, In Zaoun-Azarzi, Tit, le chef-lieu de la commune de Abbalissa et le chef-lieu de daïra Silet en prenant en considération le maximum d’agglomérations secondaires avoisinantes sur la longueur de 91 km (Tahat, Selbourak, Timenser, Silsken, Tifertest, TifertOuest, Dagmouli, Iglen). D’autres localités ont également été proposées à l’image du chef-lieu de la commune d’In Amguel et du Centre de vie de Moulay Lahcen, ainsi que le village d’Arak.

Renouvellement de la convention qui lie la Seaal à Suez Environnement ?

La conclusion d’un nouveau contrat de management de Seaal, d’une durée de 03 ans à compter du premier septembre 2018, entre l’ADE et l’ONA d’une part et le Groupe Suez d’autre part, a été décidée par le gouvernement dans l’objectif de permettre à la Seaal de poursuivre et d’améliorer l’exécution de l’ensemble des missions et tâches de service public de l’eau et de l’assainissement qui lui sont confiées afin de parachever le processus de son autonomisation managériale. L’autre objectif visé à travers ce nouveau contrat est celui de capitaliser les acquis d’expertise engrangés depuis 12 ans de partenariat avec Suez en les transférant à d’autres établissements du secteur des ressources en eau telles que l’ADE et l’ONA, y compris l’appui qui leur sera apporté pour la mise en place d’une grande école nationale de gestion de l’eau et de l’assainissement.

Les retombées de cette décision stratégique sur l’amélioration du service public, au profit des populations d’Alger et de Tipasa, sont importantes. Elles se manifestent par la consolidation et la pérennisation du H24 sur ces deux wilayas, la réduction des eaux non facturées et l’affermissement des performances opérationnelles et commerciales. Comme elles se concrétisent également, par la mise en place des outils et pratiques de gestion moderne tels que la télégestion et le déploiement /implémentation de systèmes d’information de dernière génération et par le développement du volet assainissement avec ses effets positifs sur la protection de l’environnement et l’amélioration du cadre de vie des citoyens.

L’alimentation en eau à Blida reste problématique, ce problème serait-il lié à la station de Fouka, qu’en est-il exactement ?

Pas du tout. La wilaya de Blida est alimentée à partir des eaux souterraines qui assurent 76% de la production en eau et des eaux superficielles avec une production de 216 710 m3/j.

La distribution en eau est assurée actuellement au quotidien pour 68% de la population dont 7% en H24. Le problème d’alimentation en eau potable des populations se pose au niveau des communes de l’est de la wilaya (Meftah, Larbaâ, Ouled Slama, Bougara, Bouinane…etc.), et cela est dû à l’insuffisance de la ressource. Pour la résorption de ce déficit, un vaste programme a été lancé et consiste en la réalisation de trente (30) forages, la réhabilitation de dix (10) stations de pompage, l’extension des capacités de la station de traitement (SAA) qui se traduira par une augmentation du volume transféré vers la wilaya de Blida, et la mise en service totale de la station de traitement monobloc de Hammam Melouane.

A la mise en service des projets sus-cités, le programme de distribution sera assuré au quotidien pour 86% de la population dont 15% en H24. Par ailleurs, la réalisation d’une station de dessalement d’eau de mer d’une capacité de 300 000 m3/j à l’ouest de la wilaya d’Alger permettra de sécuriser définitivement l’alimentation en eau potable de la wilaya de Blida.

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