Le Dr Djemaâ Nabilh, conseiller financier et bancaire au «Le Chiffre d’Affaires»

«La crise actuelle s’explique par le caractère non positif de notre économie»

Par:  Entretien réalisé par Zahir R.

Dans cet entretien, le docteur Djemaâ Nabilh, conseiller financier et bancaire, a préconisé la transformation du système économique algérien en une économie plus positive. C’est à travers ce nouveau système qu’on pourrait créer une dynamique susceptible afin de faire sortir notre pays de la situation actuelle. Pour l’expert, il est impératif de libérer l’investissement, tout en améliorant l’environnement et le climat des affaires. Evoquant la finance islamique, notre interlocuteur s’est montré optimiste par les capacités de cette dernière dans l’amélioration de l’inclusion financière, à travers l’intégration des personnes qui sont exclues jusqu’à du système financier traditionnel.

Le Chiffre d’Affaires : selon vous, quel est le modèle économique à suivre par l'Algérie, notamment durant cette conjoncture difficile marquée par la baisse des prix du pétrole?

Dr Djemaa Nabilh : Afin de préserver les devises (réserves de change) du pays, il faut libérer l’investissement tout de suite sans condition, améliorer à 100% l'environnement et le climat des affaires et arrêter de subventionner les entreprises, les banques publiques et privées déficitaires et restaurer la priorité de l'économie qui réalise les profits à court et moyen et au long terme en garantissant un niveau de vie décent à 40 millions d’Algériens. Le règne de l’urgence caractérise l’économie actuelle et domine la mauvaise gestion de l'économie et la société dans son ensemble. Or, sans la prise en compte de la planification indicative et impérative sur le court terme, moyen terme et du long terme, la vie de nos entreprises et économie deviendra un enfer pour le pays dans 3 ans.

L’économie positive vise à réorienter le système économique actuel qui n'est ni socialiste ni capitaliste vers la prise en compte des enjeux du long terme. L’altruisme envers les générations futures y est un moteur plus puissant que l’individualisme animant aujourd’hui l’économie algérienne.

Beaucoup d’initiatives positives existent déjà, de l’entrepreneuriat social à l’investissement socialement responsable, en passant par la responsabilité sociale des entreprises ou encore le commerce équitable et l’action de l’essentiel des services publics. Elles demeurent toutefois encore trop anecdotiques : l’économie suppose, pour réussir, un changement d’échelle.

La crise actuelle s’explique justement très largement par le caractère non positif de l’économie algérienne depuis 30 ans : la domination du court terme a envahi toutes ses sphères, et en premier lieu la finance, alors qu’elle avait pourtant comme fonction d’origine la rentabilité de ressources oubliées par les décisions politiques actuelles.

Quel est le modèle économique à adopter par l’Algérie afin de réussir dans la transformation de son système économique ?

Il nous faut un modèle ni capitaliste ni socialiste. La transformation du système économique algérien en une économie plus positive créerait une dynamique susceptible en particulier de sortir notre pays de la situation atone qui nourrit l’impression actuelle d’enlisement sans fin. Pour accomplir ce changement de paradigme, l’une des conditions nécessaires est de pouvoir évaluer les progrès accomplis ainsi que ceux qu’il reste à aujourd’hui et demain. Ce qu’il reste à faire. C’est pourquoi, mon présent constat propose d’utiliser deux indicateurs nouveaux, créés pour l’occasion : l’indicateur de positivité de l’économie et le « Ease of Doing Positive Economy Index ». L’indice de positivité de l’économie d’un pays a été constitué pour établir une photographie du degré actuel de positivité de l’économie de l’Algérie.

L’actualisation annuelle de cet indicateur pourra permettre d’en suivre les progrès. La croissance du PIB fait partie des 25 indicateurs qui constituent cet indice. L’Algérie se classe aujourd’hui parmi les pays en voie de développement. Elle devrait au moins tenir ce même rang dans les classements relatifs à l’économie.

En outre, l’économie algérienne ne pourra véritablement advenir que si notre pays adopte les réformes structurelles nécessaires pour créer un environnement (réglementaire, fiscal) plus favorable à son développement : cette volonté d’un pays d’aller vers une économie plus positive et numérique est mesurée par un deuxième indicateur, construit également spécifiquement à l’occasion de la crise actuelle. Ces propositions forment un tout. Elles amorcent une (r) évolution positive qu’il convient de démarrer le plus rapidement possible. Parmi ces propositions, dix sont des mesures piliers, c’est-à-dire qu’elles constituent les chantiers les plus importants, à mettre en œuvre d’ici cinq ans pour poser le cadre de l’économie algérienne nouvelle basée sur des fondements logiques.

Quelles sont vos recommandations ?

La définition d’indicateurs positifs financiers constituera une mesure unifiée, ou à tout le moins harmonisée, de l’impact positif des entités économiques s’imposant pour une plus grande transparence et une émulation collective.

Le constat préconise également une refonte des normes économiques actuelles, basée sur le non profit et le non contrôle des dépenses afin d’y intégrer la dimension de long terme qui leur fait aujourd’hui défaut, ne permettant pas de valoriser les comportements positifs des entreprises.

Enfin, l’entreprise ne pourra devenir véritablement positive que si elle adopte des processus de décision et une gouvernance eux-mêmes positifs : l’influence sur la stratégie de l’entreprise de ses multiples parties prenantes devra donc être rééquilibrée en ce sens. Parmi les autres propositions piliers, certaines ont trait au financement : la création d'entreprises rentables à l’économie algérienne.

Cela suppose aussi de repenser l’architecture de notre fiscalité actuel autour des externalités positives ou négatives, afin de valoriser ou de défavoriser certains comportements. Des

réformes institutionnelles s’imposent également : le long terme doit s’ancrer dans notre droit. Au niveau national, une instance est dédiée à la prise en compte des intérêts des générations futures.

D’autres propositions sont applicables rapidement, afin d’enclencher la dynamique de l’économie algérienne dans les douze prochains mois. Elles se répartissent en plusieurs catégories : celles qui concernent au premier chef les entreprises (intégrer l’innovation numérique ; lancer un programme d’identification et de structuration de pôles territoriaux de coopération positive ; cartographier les politiques qui permettent une responsabilité élargie des producteurs.

Après plusieurs années d’attente, la Banque d'Algérie vient d'adopter la loi encadrant la finance islamique, dont la commercialisation des premiers produits dans les banques publiques est prévue ce premier trimestre de 2019. Quels sont les avantages et les rapports de cette finance pour l’économie nationale ?

La finance islamique peut améliorer l’inclusion financière. Elle intègre les personnes qui sont exclues du système financier traditionnel. La finance islamique a des avantages importants par rapport aux produits financiers classiques. Son interdiction de l’intérêt et l’exigence que les investissements soient liés à l’économie réelle, ainsi que son approche du partage des bénéfices et des pertes ajoutent de la stabilité au secteur financier. La finance islamique peut également améliorer l’inclusion financière, car elle intègre les personnes qui, pour des raisons culturelles ou religieuses, sont exclues du système financier traditionnel. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles la finance islamique a augmenté de 20 à 30% par an au cours de la dernière décennie.

Si la finance islamique doit jouer pleinement son rôle dans la revitalisation et la diversification de l’économie du pays, le gouvernement doit engager des réformes importantes. En tête de liste, se trouve la nécessité de renforcer les institutions juridiques et comptables qui protègent les droits de propriété et de faire en sorte que les contrats soient appliqués.

Si les gens doivent avoir pleinement confiance dans les produits financiers islamiques, ce secteur aura besoin par ailleurs d’être normalisé et réglementé. Les politiques fiscales nationales devront également être modifiées, afin d’éviter la discrimination à l’égard des instruments financiers islamiques.

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